Thierry Soave
Jean Alesi : « j’étais le pilote de qui sortait le moins souvent de la piste »

La cinquantaine joyeuse, Jean Alesi démarre une deuxième carrière sur les circuits… en tant que père de pilote. Entre les débuts remarqués de Giuliano -pas encore 16 ans et deux victoires sur les deux premières courses du Championnat de France de F4-, son nouveau rôle d’intervieweur pour Canal +, un petit coup de griffes aux Guignols et les innombrables souvenirs de sa carrière, parler avec Jean Alesi est toujours explosif.

Jean, vous êtes rangé des voitures ?

En tant que pilote, oui. En fait, il n’y a pas vraiment de discipline pour des gens de mon profil. C’est vrai que quand nous nous sommes retrouvés avec Nelson (Piquet), Alain (Prost), Riccardo (Patrese) et d’autres sur le circuit de Spielberg en Autriche cet été avec nos Formule 1 de l’époque, on était comme des gosses. On avait un peu mal partout à la fin, mais c’était un pur bonheur.  C’est sûr qu’on aimerait bien rouler comme avant, mais on n’a plus les mêmes performances.

Vous le regrettez ?

Forcément un peu, j’adore encore conduire. Je me souviens, en 1989, je participais à une épreuve d’IMSA à Laguna Seca aux Etats-Unis, avec une Ferrari F40. Et là, je vois arriver Paul Newman, dans une Corvette, la star absolue. Je pensais qu’il venait voir la course, en fait, il y participait. Il avait plus de soixante ans à l’époque et je me suis dit, c’est génial, j’ai vingt-cinq ans et je vais pouvoir rouler jusqu’à cet âge-là !

Vous avez eu de nombreuses expériences depuis la F1 pourtant.

Bien sûr, j’ai beaucoup aimé le DTM. Puis la Ferrari GT2 aussi, le problème dans cette discipline, c’est la cohabitation avec les protos. Je me souviens, aux 24 Heures du Mans, on était en bagarre tout le temps avec les Corvette, les Aston Martin, les Porsche, c’était vraiment très sympa et d’un coup, un proto déboule, il te met un coup de portière, tout le monde se pousse et il hop, il laisse tout le monde sur place. Et dix secondes après, ça recommence. Parce que la voiture en elle-même est très intéressante, j’ai même été surpris la première fois que je l’ai essayée à Fiorano : ça freine hyper bien, la balance est équilibrée. Mais bon, maintenant, je m’occupe de Giuliano.

En Italie, quand les carabinieri m’arrêtent, c’est pour me demander d’aller plus vite !

Comment expliquez-vous que 100% des enfants de pilotes de Formule 1 français deviennent eux-mêmes pilotes de course ?

C’est très facile à comprendre. Ils grandissent dans un environnement qui est entièrement consacré au sport automobile. Et je pense que c’est le rêve d’à peu près tous les hommes non ? Combien de fois dans ma vie j’ai rencontré des gens qui m’ont dit : « ah, tu as de la chance, c’était mon rêve ». Et l’un te dit, « ma mère n’a pas voulu que je le fasse » ou d’autres, « moi on ne m’a pas aidé ». Quand tu es fils de pilote, la question ne se pose même pas. A un moment, l’enfant demande forcément et tu ne vas pas lui répondre, « non, tu fais docteur mais pas pilote ». C’est comme une évidence. Après, j’ai des copains, comme Martini ou Patrese qui ont des garçons qui se fichent complètement de la course. Mais c’est vrai qu’en France, ils suivent tous la voie du père.

C’est un avantage ou un inconvénient pour démarrer ?

Je dirais 50/50. Pour la pratique, les conseils, c’est un avantage. A mon âge, je peux encore lui montrer pas mal de choses. Soit quand je suis au volant avec lui à côté, soit quand on inverse les places.

Jean collectionne des autos un peu particulières : ses propres Formule 1 !

Giuliano, il est comment ton père comme professeur ?

(sourire gêné) Je n’ai aucun droit à l’erreur. Dès que j’en fais une, il m’engueule.

C’est vrai que de ce point de vue, je ne suis pas très pédagogue (rires).

Vous faites ça où ?

Au début sur circuit, mais maintenant, il est en conduite accompagnée, sur la route. On part tous les deux, on va sur le Mont Ventoux, sur les petites routes…

Mon fils me demande de devenir pilote. Je ne vais pas lui répondre, « non tu seras médecin. »

Vous roulez comment sur la route ?

Oh, je me suis bien assagi. Si je vous disais à quelle vitesse on traversait le tunnel du Mont-Blanc quand j’étais chez Ferrari ! Il n’y a qu’en Italie où je continue à rouler vite. Là-bas, ce n’est vraiment pas la même culture. Et puis, quand je me fais arrêter les carabinieri me demandent de rouler plus vite !

Pour Giuliano, à quel moment la décision a-t-elle été prise de démarrer ?

Assez naturellement. Ici, à Avignon, la maison est très immense, il y a un grand terrain, beaucoup d’espace pour s’amuser. J’avais acheté un petit buggy pour qu’il puisse rouler ici et je l’avais fait modifier pour mettre un harnais, rapprocher les pédales, parce qu’il n’avait que quatre ou cinq ans. Je lui ai dit, vas-y, fais ce que tu veux, des virages, des lignes droites et on verra bien. C’est comme ça que tu juges s’il y a de la passion ou pas, parce qu’après une heure de buggy, si tu n’en redemandes pas, c’est que ce n’est pas ton truc. Et lui, il roulait, il roulait. A cette époque, j’étais encore en DTM, donc de temps en temps, je l’emmenais avec moi sur des courses,  il était toujours dans cette ambiance, avec mes copains, Michael (Schumacher) ou Gerhard (Berger). Voilà, et un jour, il m’a dit « je veux faire le pilote », il avait douze ans.

Giuliano, tu te souviens de ces débuts ?

Je me souviens de ce buggy au magasin qui me plaisait beaucoup. Je n’ai rien dit et papa a bien vu que j’en avais très envie. Il m’a dit « tu le veux ? » Et j’ai commencé à m’amuser avec, autour de la piscine, dans la cour, sur les chemins.

Mais pourquoi avoir autant attendu pour le lancer en karting ? Les pilotes commencent au berceau maintenant.

Je suis contre ça. Je ne veux pas mettre sous stress un gamin de six ans. Je suis capitaine de l’équipe de France des jeunes pilotes depuis des années et j’ai vu arriver toutes les stars du karting. Et croyez-moi, au début, en auto, ils ne mettent pas un pied devant l’autre.

Vous savez aussi que vous lui donnez moins de chances de réussir en le faisant débuter plus tard.

Oui et non. C’est vrai qu’ils apprennent à gérer le stress très tôt. Mais ils sont tellement formatés qu’ils conduisent ces karts comme des robots ! Ca n’a rien à voir avec la voiture. La façon de braquer, de freiner, l’inertie, tout est différent. Avec mes connaissances, la formation que je lui dispense, je pense que Giuliano n’est plus en retard. Et il a conservé une certaine fraîcheur alors que les pilotes de kart ont une telle expérience qu’ils sont déjà dans la routine. Je suis même convaincu qu’il a plus de motivation que les autres.

Giuliano, ça n’a pas été trop compliqué de découvrir le kart à l’âge de treize ans face à des jeunes qui avaient déjà quatre ou cinq saisons derrière eux ?

Quand je roulais seul, ça allait, mais quand je me suis retrouvé avec les autres, j’ai vraiment compris à quel point j’étais loin du compte. Ma première course de karting, c’était en Italie et c’est vrai que j’avais déjà treize ans. J’avais juste fait un peu de karting de location avant. Au début, je me prenais entre 1 et 2 secondes, et sous la pluie, c’était pire. Je n’ai pas lâché et au final mes dernières courses de kart, j’étais devant. Je n’ai fait que deux saisons avant de commencer la F4 cette année.

Le fait de t’appeler Alesi, ce n’est pas trop compliqué à gérer avec les autres concurrents ?

Non, au départ, en kart, j’étais tellement débutant que personne ne prêtait attention à moi. Après, plus je remontais dans les classements, plus on me remarquait bien sûr. Mais je ne me mets plus de pression. Quand j’étais en karting, je pensais à la F1, maintenant que je suis en auto, je sais que ça ne sert à rien de raisonner long terme. Il faut que je termine bien ma première saison de F4 sans penser où je serai dans quatre ou cinq ans.

Kumiko Alesi passe nous saluer.

 Et la maman, que pense-t-elle  de tout ça ? Après la carrière du père, elle doit maintenant subir celle du fils.

Alors, au début, ça n’a pas été très facile. Pour elle, la priorité, c’est l’éducation et le long terme. Du coup, elle a posé les questions de façon assez pragmatique : « est-ce qu’il a du talent, est-ce que ça vaut le coup de se lancer dans le sport automobile au détriment du reste, l’école, etc. ? » Le problème est que tu ne peux pas juger si tôt du talent d’un pilote. Oui, il marche bien, mais c’est tellement difficile d’y arriver. Il faut qu’il ait la volonté. Pour ça, je lui ai dit un jour, écoute, tu viens avec moi, on va chez mamy. Ma maman a fait chez elle comme un petit musée Jean Alesi, avec tous mes résultats, mes photos, mes objets, etc. Et tu vas bien regarder mes premiers classements : 8ème, 5ème, 7ème, etc. Au début, c’est forcément un peu la galère, n’imagine pas que tu vas y arriver tout de suite, que les résultats vont tomber du ciel. En tout cas, Kumiko voit qu’il est très motivé, qu’il fait les choses sérieusement et je pense que maintenant, elle est convaincue que c’est sa voie.

Ce n’est pas un cadeau que vous lui faites quand même.

Non, c’est clair. Elle a supporté le mari, maintenant son fils. Mais concernant le risque, j’avais beaucoup plus peur quand il faisait du karting. Le karting, c’est un peu comme la moto : il y a tout le temps des contacts, tu voles, d’autres karts te tombent dessus. Ca, ça me faisait vraiment flipper. En voiture, il y a un tel travail qui a été fait sur la sécurité, il y a une telle rigueur, que les risques sont quand même bien mieux maîtrisés qu’à notre époque. Et les gamins sont plus sérieux que nous. Ils sont bien équipés. Nous, quand il faisait chaud on mettait un t-shirt, on connaissait le fabricant de casques, on lui demandait de mettre une couche mousse en moins pour l’alléger…

Je suis un optimiste du volant

Votre parcours est aussi atypique, vous commencez par la coupe R5 et très peu de karting.

Oui, mais le karting de mon époque, c’est à dire les courses sur les parkings de supermarché. Ce n’était pas vraiment la compétition de haut niveau. Après, dans le sport automobile, j’ai eu d’entrée de jeu une grande claque au volant Elf. A l’époque, pour un jeune, gagner le Volant Elf qui offrait une saison en Formule Renault, était quasiment une obligation pour faire carrière. Pour la finale, la règle était très claire : 5 tours de chauffe et 5 tours chronos, avec comme contrainte, le tête-à-queue éliminatoire. Et Eric Bernard fait un tête-à-queue dans son troisième tour. Fin de l’épreuve et là, tout le monde pense que c’est terminé et que j’ai gagné. Sans que je comprenne pourquoi, le jury décide de passer outre la règle et de nous refaire passer tous les deux. Vous savez, à cet âge-là, vous ne supportez pas l’injustice. Nous sommes repassés, et Bernard a gagné. C’était mon « welcome » dans le sport automobile. Mais toutes ces difficultés, c’est quelque chose qui te donne une rage au fond de toi-même. Je voulais y arriver encore plus fort. Mon père était furieux. Et Guitter, le représentant de Elf, qui se prenait quand même un peu pour dieu à l’époque, avait dit : « Alesi chez Ferrari et Bernard chez Renault. » Arrivé à la maison, je me suis fait massacrer par mon père. Il m’a dit, si tu veux faire le pilote, sois sérieux et je vais t’aider. Il m’a donné une place dans le garage (il avait une carrosserie à Avignon), puis on a acheté une voiture, on s’est débrouillé tout seul. Pour apprendre les circuits, j’avais fait la coupe R5, ensuite, on avait acheté une Formule Renault d’occasion pour s’entrainer. J’avais mon camion et ma caravane. Jusqu’à ma deuxième saison de F3, je n’avais jamais roulé dans un team structuré et là chez Oreca, je gagne le championnat. Après c’était parti. Je n’étais dans aucune filière, pas Elf, et à l’époque si tu n’étais pas Elf, c’était impossible. Tout ça, c’est la motivation. Et je crois que Giuliano aujourd’hui, il a cette approche. Il se confronte malheureusement à des jeunes qui sont des fils de milliardaires. Mais quand je dis milliardaires, c’est bien milliardaires : il y a énormément de gamins qui arrivent sur les courses de karting en avion privé. Quand tu regardes le tarmac de l’aéroport, tu te dis, c’est pas possible, il y a un grand prix ici ! Giuliano, il va avoir 10 jours de tests, ce qui est déjà beaucoup, eux ils en font trente. Mais s’il les fait comme il faut, ça suffit.

Vous étiez un pilote d’instinct, un  énorme attaquant. Peut-être trop même, non ? Je me souviens d’une séance qualif à Monaco : vous freiniez 10 mètres après Senna à la chicane du port. Mais c’est lui qui a fait la pole.

C’est vrai que j’en faisais beaucoup, mais en F1, les voitures sont tellement performantes qu’attaquer fort, ça paie quand même. Moi, je suis un optimiste du volant ! De toute façon, j’ai toujours adoré sentir la voiture en limite d’adhérence, avoir cette sensation de maîtrise. Après les Grands Prix, j’ai fait du DTM chez Mercedes, du GT en Ferrari, mais rien, rien, n’est comparable à la F1. A Indianapolis, les monoplaces roulent roues contre roues à 370 km/h ; ce ne sont pas les mêmes sensations, mais c’est pas mal quand même !

C’est paradoxal, parce que vous dites tous que les voitures d’aujourd’hui sont bien plus faciles à conduire qu’à votre époque.

Ca confirme ce que je vous dis : comme les voitures sont faciles, les différences ne se font plus sur les mêmes critères. A notre époque, on cherchait toujours la bonne balance aérodynamique. Aujourd’hui ils l’ont tout le temps. La voiture évolue dans un coussin aérodynamique, aspirée au sol en permanence. Vous avez toujours de l’adhérence. Je vais vous dire une chose : j’ai fait 13 fois le Grand Prix de Belgique à Spa. Ca représente environ 900 tours. Sur 900 tours, je suis passé cinq fois à fond dans le Raidillon ! Et j’étais l’un des rares. Aujourd’hui, ils passent tous pied au plancher en réglant la radio.

Vous avez été coéquipier d’Alain Prost chez Ferrari, aujourd’hui vous collaborer sur le même chaîne de télé…. Vous étiez fâchés aussi, et il n’avait pas été très sympa avec vous.

Nous avons été tout à la fois avec Alain. Il a été mon idole quand j’étais jeune, puis mon coéquipier chez Ferrari. Je suis le parrain de sa fille et il a été mon patron quand je roulais chez Prost Grand Prix. C’est là que notre relation a explosé. Nous avons tous les deux des caractères très forts. Le problème avec lui, c’est que quand on se dispute, vous avez 100% des torts. On ne peut pas avoir toujours 100% des torts. Du coup, ses amis, je devrais plutôt dire les gens de son entourage, sont toujours d’accord avec lui. Je les appelle les « yes man », ils disent oui à tout ce qu’il dit. Mais un ami, ce n’est pas ça, c’est quelqu’un qui vous contredit quand il pense différemment de vous.

Comment s’est passée votre cohabitation chez Ferrari en 1991 ?

Entre nous, très bien. Nous subissions les performances catastrophiques de la voiture. Rendez vous compte, Alain cette année ne gagne pas le moindre Grand Prix !

Il était plus rapide que vous.

Alain, c’est quand même un pilote assez spécial. C’est le seul qui a battu Senna. Pour ça, il fallait atteindre la perfection dans tous les domaines : techniquement et mentalement. Moi, j’avais vingt-six ans, c’était ma deuxième saison complète en F1, lui avait déjà trois tires à son actif, il était donc naturellement  le pilote numéro 1 de l’équipe. Mais bon, j’étais là, hein. Il ne m’a pas surclassé non plus. Le seul Grand Prix que nous aurions pu gagner cette année-là, c’est quand je suis seul en tête à Spa et mon moteur casse à 6 tours de la fin.

Eternelle question : comment le situez-vous par rapport à Senna ?

(long silence). Alain savait qu’une course se gagnait sur la fin. Il ne prenait jamais trop de risques au départ. Si vous étiez derrière lui, il pouvait être une proie facile. Mais à l’arrivée, il était toujours là, avec ses pneus en bon état. Ca c’était quelque chose les pneus de Prost ! Il avait vraiment un don pour conduire de façon aussi coulé. Ayrton, lui était à bloc tout le temps, tout le temps. Il adorait mettre la voiture dans tous les sens. C’est incroyable de voir quelqu’un qui conduit une Formule 1 presque exclusivement à l’accélérateur. Il n’y avait que lui qui faisait ça, avec ses grands coups de gaz caractéristiques.

Revenons chez Ferrari. En 1993, Jean Todt arrive. Vous pouvez faire la part des choses sur lui, entre le mythe du travailleur infatigable et la réalité ?

… je vous arrête tout de suite. Il n’y a pas de mythe Jean Todt : tout ce qu’on imagine sur lui est vrai. C’est l’homme le plus professionnel, le plus perfectionniste, que j’ai croisé dans ma vie. Toujours en éveil. Il ne laisse jamais rien trainer. Et quelle connaissance de la course ! Il a tout gagné, absolument tout : le rallye, la Dakar, les 24 Heures du Mans, la F1. Jean, vous pouvez l’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il est toujours joignable. Le seul moment où on ne peut pas le joindre, c’est quand il est dans un avion.

Pourtant, avec lui aussi vous vous êtes disputés.

Oui, mais pour une bonne raison. Début 1995, il se met en tête de faire venir Schumacher pour la saison suivante, ce qu’il réussira. Pas de problème, que Ferrari veuille engager le champion du monde en titre, ça s’est toujours passé comme ça depuis que la Formule 1 existe. La seule chose, c’est que Jean me disait le contraire : «non, tu te trompes ». Mais moi, je le savais par Briatore qui me disait tout : « ils se voient tel jour, ils discutent de ça et ça… ». Moi, j’aurais voulu que Jean me dise « écoute, on discute avec Schumacher » et là, je regardais ailleurs. Parce qu’à l’époque, il y avait vraiment un 1er  et un 2ème pilote dans les équipes et je ne voulais pas devenir de lieutenant de Michael. Du coup, c’est vrai, j’ai fait le sale gosse pendant toute la fin de la saison. On ne s’adressait même plus la parole. C’était pratique. Et puis, à la dernière course, Schumacher gagne et je fais deuxième. Ma dernière course pour Ferrari avant de partir chez Benetton. Jean est là, il félicite Michael (déjà !) et je viens le voir en lui disant que je voudrais lui parler. Quelques jours plus tard, nous avons diné ensemble et ça été terminé. J’ai un immense respect pour lui.

Et pour Briatore, votre patron suivant chez Benetton-Renault ?

Flavio, c’est très différent. On est à nouveau copain, il m’invite sur son bateau à chaque Grand Prix de Monaco. C’est un compétiteur, un gagneur lui aussi, mais ce n’est pas un sportif. La Formule 1, je ne suis pas sûr que ça l’intéresse plus que ça, c’est une vitrine pour lui. Quand je suis arrivé dans son équipe en 1996, Michael venait donc de partir et Ross Brawn et Rory Byrne l’ont suivi chez Ferrari. L’équipe s’est vidée de toutes ses compétences. Il ne restait plus personne pour faire marcher les voitures (surtout pas Flavio évidemment !) et c’était facile pour lui de mettre la faute sur les pilotes. Avec Berger, il nous a rendus fous cette année-là. On s’est beaucoup engueulés, notamment pour cette histoire de panne d’essence. J’étais en tête, concentré sur ma course. Le stand m’appelle pour ravitailler, mais ma radio est en panne, donc je ne sais pas qu’ils essaient de m’appeler. C’est vrai que j’ai vu le panneautage qu’après trois tours. J’essaie de terminer le tour, mais mon moteur s’arrête. Ensuite, il a dit à la presse : « vous, quand vous voyez votre témoin d’essence s’allumer, vous vous arrêtez hein ? Jean, lui, il continue, il croit que la voiture va marcher toute seule. » Au lieu de défendre ses pilotes, ils les enfoncent.  Je pense que c’est pour ça qu’il n’a jamais été trop apprécié par les autres patrons d’écurie qui viennent vraiment du sérail. D’ailleurs, tout le monde lui est tombé dessus quand il y a eu le scandale de l’affaire Piquet Jr (NDLR, Briatore, alors patron de Renault F1, demande à son pilote de se crasher pour provoquer l’intervention du safety car et ainsi avantager son coéquipier Fernando Alonso). Franchement, ils sont tous mal placés pour donner des leçons, y compris chez Renault où tout le monde était au courant de ses magouilles.

C’est à partir de votre période Benetton-Renault que les Guignols de l’info commencent à se moquer de vous ?

Exactement. Le pire, c’est que ces imbéciles m’ont fait passer pour le type qui sort toujours de la piste, qui passe son temps dans le bac à sable. Vous, vous le savez bien, à cette époque, je suis le pilote qui fait le plus de kilomètres en course dans une saison, je suis celui qui sort le moins souvent, le plus fiable de la F1 ! Et ces crétins me ruinent ma réputation auprès du grand public.

Vous n’avez pas essayé d’y remédier ?
Au début, non. Quand on est pilote de F1, on est tout le temps en voyage, on ne regarde quasiment jamais la télé française. Donc, je n’étais même pas au courant de tout ça. Et un jour, mes amis à Avignon (les vrais amis, on y revient) me disent : « Jean, il faut que tu fasses quelque chose. Ces gens-là vont te ruiner ta carrière ». Je suis allé à l’émission ce qui a été une erreur puisqu’ils se sont acharnés encore plus après. Depuis, je n’ai plus aucune chaîne de télé française.

Vous les détestez ?

Bien sûr. Je suis respecté dans le monde entier pour ma carrière. En Italie, les gens m’adorent. Au Japon, tout le monde me respecte. En Allemagne, en Angleterre, idem. Et en France, à cause de ces imbéciles, les gens se foutent de moi. Enfin, quand je dis les gens, c’est essentiellement quelques personnes dans le milieu parisien. Les vrais fans eux sont toujours là. Quand j’ai fait les 24 Heures du Mans avec une petite Ferrari GT2, je pense que j’ai signé deux fois plus d’autographes que tous les pilotes Peugeot et Audi réunis.

Quand Canal + vous a proposé un rôle de consultant, vous avez refusé à cause d’eux ?

Oui, c’est exact.

Et vous avez fini par changer d’avis ?

Certainement pas. Tout simplement, j’ai rencontré une super équipe de professionnels sur la F1, notamment Thomas Sénécal qui est vraiment une bonne personne. Mais je ne change pas ma façon de penser sur cette émission.

Leur nouveau patron pense comme vous apparemment.

Voilà, finalement, il y a quelqu’un de sérieux qui a pris les choses en main (rires).

Comment les jeunes se comportent-ils avec vous  sur les grands prix ? Certains étaient à peine nés quand vous avez arrêté la F1.

Sincèrement, ils sont très sympas, très respectueux. Ils me connaissent bien en fait. J’ai de très bonnes relations avec eux.

Avec Jacques Villeneuve, vous êtes collègues sur Canal +, mais j’imagine que vous n’êtes pas toujours d’accord avec ce qu’il dit ?

Jacques, c’est spécial. Quand il est arrivé en F1, je lui ai dit, toi, tu peux me faire ch…, je serais plein d’indulgence, parce que ton père était mon idole. Après, c’est sûr qu’il a sa façon de s’exprimer. Il faut le connaitre, il est un peu trop acide avec certains jeunes. Il ne faut pas oublier qu’il a écrit l’histoire du sport auto, il a été champion du monde. Quand un champion du monde te critique parce que tu fais une bêtise ou que tu n’as pas une bonne voiture, et que tu dis que c’est un incapable, ce n’est pas bien. Je lui ai dit, arrête de les massacrer comme ça. En plus, il faut que jeunesse se passe. Lui aussi a eu des difficultés quand il était pilote.

Qu’est-ce qu’il dit ?

Il réagit, mais il défend son point de vue. Je l’appelais après les grands prix, je lui disais, non Jacques, on en peut pas dire ça. Mais maintenant, il a changé, il est plus mesuré quand même.

On ne vit pas des années pas très excitantes en F1.

Malheureusement oui, mais ce n’est pas lié à la génération, car je trouve qu’il y a vraiment des pilotes exceptionnels. Il y a simplement une voiture qui est au-dessus du lot, mais c’est une situation qui a toujours existé et il est difficile de modifier des règlements qui ont tellement formaté les moteurs, l’aéro, les pneus… Réinventer la course en regardant le passé n’est pas forcément la solution non plus. Il y a quelques petits trucs, comme la suppression des départs assistés qui redonnent plus d’autonomie au pilote. On doit aller dans ce sens, c’est certain.

Mais pourquoi ne pas accepter un retour en arrière radical ? Comme aux Etats-Unis : aucune aide électronique, que la Formule 1 redevienne une course de pilote plus qu’une course de voiture.

Non, il faut que la Formule 1 reste de la haute technologie, mais il faut aussi que les voitures aillent plus vite. A mon époque, rien n’allait plus vite qu’une F1. Aujourd’hui, on dépense des fortunes pour les faire aller moins vite. Et les GP2 ou les FR 3.5, dans certaines circonstances, vont presque aussi vite avec des voitures qui coutent 150 000 €. Déjà, si tu libères les pneus, tu gagnes 5 secondes.

Et le fait qu’il y ait des pilotes très jeunes ?
C’est le système qui ne va pas. Tout à l’heure, on parlait de l’école, de la jeunesse, de la difficulté de concilier les deux, l’enfance puis la compétition. Encore une fois, il y a quelques années, il fallait le permis de conduire pour prendre le départ d’une course et c’était très bien comme ça. Il faudrait revenir à ce système, mais bien sûr l’uniformiser dans le monde entier.

Quand vous regardez dans le rétro, vos débuts dans la Coupe R5, les Grands Prix, Ferrari… Beaucoup de joie, mais aussi un regret ? Vous n’avez pas été champion du monde.

Je me suis tellement régalé. Jamais, jamais, je me suis dit je n’ai pas été champion du monde. Je suis content d’avoir gagné au moins grand prix. Vous savez, il y en a plus qui n’en ont jamais gagné. Moi, je regardais la F1 comme un truc absolument inaccessible. Je n’étais pas programmé pour ça. J’adorais conduire, mais je n’avais pas une admiration particulière pour la F1.

Tout de même, si vous aviez signé chez Williams comme prévu en 1991, vous seriez champion du monde…

… ou mort, comme Senna. On ne refait pas l’histoire.



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